Le bar, en
bas de l’albergue est ouvert, depuis peu. Café et tartines. Ce matin rien ne
presse. Mais il n’est pas 6h20 que déjà nous sommes en route. Rien de difficile,
une petite étape de 23 km, ou de 22 ou de 21, rien n’est plus imprécis que la
distance entre les étapes. Les kilomètres de peregrinos ne sont pas une mesure officielle, de la carte des uns
au plan de l’autre, d’un bouquin à la fiche suivante çà varie, d’une année
sur l’autre aussi, le chemin est passé par ici, il passera par là, dessin
mobile en fonction des travaux, du tracé d’une route, d’un glissement de
terrain ou de la fantaisie d’on ne sait qui.
Le chemin
grimpe et descend comme chaque jour en se faufilant le long des mamelons,
serpente dans une vallée, se love contre un ruisseau. Le dénivelé n’est que
de 250 mètres environ avec une succession de raidillons traîtres qui cumule
les 250m plusieurs fois, les cartes de profil sont trompeuses. Mes jambes
sont encore lourdes et la première heure ne sera pas homologuée dans le livre
des records.
El Camino redevient bucolique, loin des
nationales, loin des autopista et
autres autovia. Un sentier de
fermes, un « vinogen » à la mode de Bretagne qui montre toute la parenté
celtique de la Galice avec les autres joueurs de biniou.
Sente de
senteurs, entre murs de pierres sèches, profond comme une rivière, entre
forêts et pâturages.
Les forêts
sont belles et profondes, de chênes et de châtaigniers vénérables, imposants,
ancêtres des ancêtres qui ont vu des milliers de pèlerins cheminer sous leurs
frondaisons patriarcales.
Ici le
chemin devient ruisseau, à moins que ce soit le ruisseau qui ne se fasse chemin. Quelques grosses pierres
sont disposées pour nos pas.
La ballade (Irlandaise ?) se
poursuit entre les fermes, de vieilles battisses de pierre, les angles sont
fait de pierres énormes, taillées. Les toits de lauzes ou d’ardoise à
l’ancienne donnent un petit air du Cantal. Peu ou pas de constructions
récentes, la fièvre de rénovation et de reconstruction n’est pas arrivée ici.
De ci, de là, dans une cour se dresse un grenier à grain, debout dans la
brume sur ses longues pattes, animal préhistorique silencieux qui attend on
ne sait quoi.

Le chemin
plonge vers les eaux calmes et çà fait à nouveau mal aux jambes. Un pont, une
volée de marches qu’on évite, une rue qui gravit la colline. Ouf ! ce
sera tout pour le moment, l’auberge est là, il est midi, çà ouvre juste. Nous
sommes presque les premiers à la douche, j’attends qu’un couple d’allemands
termine sa lessive pour investir le bac. Le bocadillo redonne de la vigueur et le banc, sous le noyer est
assez confortable.
La ville
ne présente pas vraiment de centre d’intérêt, l’église est bien austère et
seule la rue principale offre ses bistrots, épiceries et commerces divers à
l’ombre des arcades.
La pause
sur le banc se prolonge, la conversation avec un Espagnol que nous croisons
maintenant depuis plusieurs jours s’engage, mi espagnol, mi français parfois mêlé
d’anglais, de gestes et de mimiques. Un Allemand s’en mêle. Il fait ce qu’il
peut pour se défendre, mais son cas est désespéré, la gastronomie est à
l’ordre du jour, notre ami Espagnol professe la supériorité des grands chefs Espagnols
éduqués à l’école Française, et de décrire tels ou tels plats dont les
recettes se mêlent autant que les mots et les langues, un grand moment.
Il y a là
aussi Melchior, c’est son vrai nom semble t’il. Il est Espagnol lui aussi
mais arrive de France ou il serait novice dans un monastère, un couvent, ou
autre près de Perpignan. Il affiche une cinquantaine d’année derrière sa
barbe frisée et ses rides bronzées. Il porte en permanence un mégot entre les
lèvres et une sorte de blouse tenue par une cordelette à la ceinture. Il va
sur le chemin depuis Perpignan et compte bien rejoindre Rome après Santiago.
Il n’en est manifestement pas à son premier pèlerinage et connais presque
tous les hospitaleros.

Il nous montre avec un sourire rigolard ses sandales : Elles ont rendue l’âme. Les semelles sont fendues sur la moitié de la largeur, des sangles ont lâché et on se demande comment il peut encore marcher avec çà. Pourtant il marche, vite, plus vite que nous deux.
Bernard retrouve un grand moment de son pèlerinage de l’an dernier. Il avait passé ici l’après-midi en compagnie d’un barman à regarder un match de la coupe du monde de foot : France /Espagne avec un Zidane qui partageait les suffrages des uns et des autres, c’était avant le coup de boulle ravageur.
Le barman est là, il reconnaît Bernard avec un grand sourire et en parlant fort. On goûtera son cidre, c’est le pays, pas mauvais, fruité, mais je préfère le cidre de Fouesnant – chauvinisme ou gastronomie ?
Le repas du soir est pris dans un petit restau qu’on nous a recommandé, à l’écart des endroits fréquentés. Nous ne serions jamais venu là de nous même. et nous ne sommes pas seuls, le bouche à oreille fonctionne bien.
Prix record : 7€60, le moins cher des gastronomiques. Un régal de la cuisine paysanne : tripes au pois chiches baignant dans un bouillon : second régal ; poulpe, sur son assiette en bois, tout frémissant dans un fond d’huile d’olive et moucheté de piment (ce sont nos premiers poulpes, ce ne sera pas les derniers – trop bon). Des pommes de terre aussi. Le vin rouge cependant reste de niveau égal : imbuvable. Ce pèlerinage devient l’annexe du « Gault et Millot ». Nous n’allons pas perdre beaucoup de kilos.


